Parole de Maker ! Rencontre avec Katia Tardy, la dirigeante engagée pour un monde trop Kiki
29.10.2026

Quelle Maker es-tu ?

Je suis Katia Tardy, j’ai un parcours 100 % agroalimentaire.

L’alimentation a toujours occupé une place très importante dans ma vie. Je viens d’une famille très italienne, où tout se passe autour de la table. On parle fort, on rit fort, on mange bien. Le repas, ce n’est pas simplement un moment où l’on se nourrit. C’est une occasion de se retrouver, de partager, de prendre du plaisir.

J’ai d’abord suivi un parcours assez classique : prépa bio, école d’ingénieur agro, puis école de commerce pour me spécialiser en marketing. À l’époque, on nous disait qu’il fallait aller dans les grands groupes. J’ai appliqué.

J’y ai passé huit ans. J’ai énormément appris. Le marketing, le développement de produits, la manière dont fonctionne l’industrie agroalimentaire, ses process, ses contraintes, ses forces aussi.

Mais plus le temps passait, moins je me reconnaissais dans son fonctionnement.

J’avais parfois l’impression d’être mise dans une case, d’être un tout petit maillon d’une chaîne très longue, avec peu de prise sur les décisions. Et puis je travaillais sur des produits qui étaient de moins en moins alignés avec mes propres convictions.

À un moment, la question est devenue très simple : est-ce vraiment cette vie-là que j’ai envie de continuer ?

J’ai quitté Paris, je suis partie m’installer à Nantes et je me suis dit : tout ce que j’ai appris, je vais essayer de le mettre au service d’une alimentation plus durable et plus engagée.

J’ai commencé par m’investir bénévolement dans des associations, puis j’ai travaillé dans des structures qui avaient toutes, d’une manière ou d’une autre, un objectif de mieux manger.

C’est dans l’une d’elles que j’ai rencontré celles qui sont aujourd’hui mes associées. Nous travaillions sur des projets agroalimentaires liés au handicap. Et lorsque nos contrats se sont terminés, on s’est posé une question assez simple : on sait qu’il existe énormément de gaspillage alimentaire. On sait aussi que les structures du secteur adapté cherchent des activités intéressantes et valorisantes.

Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose à inventer entre les deux ?

C’est de cette rencontre qu’est née Handi-Gaspi, et avec elle Kignon.

Quelle alternative concrète portes-tu ?

L’idée de départ était de faire des produits gourmands à partir de matières alimentaires qui auraient autrement été gaspillées, et de confier leur fabrication et leur conditionnement à des personnes en situation de handicap.

Au début, nous avons beaucoup travaillé autour du pain invendu.

On récupère une matière qui a encore de la valeur, on la transforme, on recrée quelque chose de bon, de gourmand, qui donne envie.

Et en parallèle, cette activité permet de former des personnes au métier de biscuitier et de leur proposer un travail qui a du sens.

Pour moi, c’est très important. Quand j’ai découvert le secteur adapté et protégé, j’ai vraiment compris que le travail ne sert pas uniquement à gagner sa vie.

Avoir un travail, c’est aussi avoir une place dans la société. C’est apprendre, progresser, avoir des collègues, être fier de ce que l’on fait, avoir un endroit où aller le matin. On le voit très concrètement dans l’atelier.

Et puis il y a l’autre partie de l’histoire, qui est l’anti-gaspillage. Chez moi, ça vient de loin. Mes grands-mères m’ont transmis cette idée très simple : on ne gaspille pas, on ne jette pas ce qui a encore de la valeur.

Pour elles, ce n’était même pas de l’écologie. C’était juste normal.

Petit à petit, nous nous sommes rendu compte que la problématique était beaucoup plus large que le pain.

Des industriels sont venus nous voir avec des coques de macarons, des crêpes, des gaufres, des brioches, du chocolat, des fruits lyophilisés…

Des matières parfaitement consommables, parfois très nobles, qui ne peuvent plus entrer dans leur circuit classique simplement parce qu’elles sont trop cuites, pas assez cuites, mal formées ou issues d’un démarrage ou d’un arrêt de ligne.

À l’échelle d’une usine, même un tout petit pourcentage représente des volumes considérables.

Et souvent, les seules solutions disponibles sont l’alimentation animale ou la méthanisation.

Évidemment, c’est mieux que de jeter. Mais quand on voit la qualité de certaines matières, on se dit qu’il doit être possible de faire mieux.

C’est là que notre projet a commencé à changer de dimension.

Si je te donne une baguette magique, que fais-tu immédiatement pour faire gagner cette alternative ?

Je crois justement que je n’utiliserais pas ma baguette magique pour construire des dizaines de petites biscuiteries partout en France.

Au départ, c’est ce que nous imaginions. Et puis nous avons compris que notre atelier avait forcément une limite. Face aux volumes générés par certains industriels, nous pouvions parfois valoriser une toute petite partie du problème.

Ce n’était pas satisfaisant pour eux. Et ce n’était pas satisfaisant pour nous. Alors nous avons commencé à réfléchir autrement.

Plutôt que de recréer un système parallèle à petite échelle, pourquoi ne pas aller transformer l’existant de l’intérieur ?

Le déclic est notamment venu d’une collaboration avec Tipiak.

Ils nous avaient sollicités pour réfléchir à la valorisation de certaines matières. Et lorsque nous avons eu besoin d’aide pour produire une très grosse commande, ils ont réussi, en quelques semaines, à accueillir nos équipes et nos recettes sur leurs propres lignes industrielles.

Nos équipes, nos ingrédients, notre projet, mais dans leur usine. Et ça a changé notre manière de voir les choses. On s’est dit : le changement d’échelle est peut-être là.

Aujourd’hui, notre ambition est donc de travailler directement avec les industriels : comprendre leurs gisements de matières, identifier les outils de production disponibles, faire de la co-R&D, de la co-fabrication, éventuellement de la co-commercialisation ou du co-branding.

Je sais que cette posture peut surprendre. Dans l’univers de l’impact, certains considèrent qu’il faut construire complètement autre chose, à côté du système existant.

Nous, ce n’est pas notre parti pris. Je ne pense pas qu’on puisse réinventer tout le système alimentaire du jour au lendemain. Les grands industriels font aujourd’hui partie de ce système. Si on réussit à les faire évoluer, même progressivement, les effets peuvent être énormes.

C’est là que nous voulons avoir de l’impact. Pas en restant sur le côté. En travaillant avec eux.

Et puis je crois beaucoup à la manière dont on porte ces sujets.

L’écologie peut vite devenir culpabilisante. Le handicap peut vite être traité de façon très larmoyante.

Nous essayons de faire l’inverse. Les sujets sont sérieux. Nous les traitons sérieusement. Mais nous pouvons aussi en parler avec du fun, de l’optimisme et du décalage.

On peut chanter du Céline Dion ou du Gims pour parler d’anti-gaspillage. On peut arriver avec des couronnes de pain. On peut casser un peu les codes d’une prise de parole institutionnelle.

Parce que si les gens écoutent, sourient et se souviennent du message, alors on a déjà gagné quelque chose.

De quoi rêves-tu pour la suite ?

D’abord, j’ai envie de continuer à m’éclater. Cela peut sembler léger dit comme ça, mais pour moi ce n’est pas du tout accessoire.

Je fonctionne beaucoup à l’énergie, au feeling, à la flamme. Quand je crois à quelque chose, j’y vais à fond.

Aujourd’hui, je me sens très alignée entre ce que je suis et ce que je fais. Je n’ai plus cette impression d’avoir une Katia au travail et une autre dans ma vie personnelle. Évidemment, ça veut aussi dire que la frontière entre les deux est parfois assez fine.

Je vis Kignon. J’ai presque des miettes qui coulent dans les veines.

Mais je sais pourquoi je le fais. Je sais pour qui je le fais. Je vois les matières que nous sauvons, les personnes que nous formons, les sourires, la fierté.

Et ça me donne énormément d’énergie.

Je suis aussi d’un naturel plutôt optimiste.

Je sais que lorsqu’on commence à s’intéresser sérieusement aux enjeux écologiques, il est assez facile de se convaincre que tout est déjà perdu.

Moi, j’ai besoin de croire qu’on peut encore agir. Pas parce que je nie la réalité, mais parce que je préfère faire quelque chose à mon niveau plutôt que regarder le monde se dégrader en attendant.

Ce que je nous souhaite donc, à mes associées, à nos équipes et à moi-même, c’est de garder cette énergie.

Continuer à apprendre. Continuer à saisir les opportunités. Continuer à prendre plaisir à ce que l’on construit. Et faire grandir le modèle sans perdre ce qui nous a donné envie de le créer.

Au fond, ma philosophie est assez simple : il faut faire les choses pleinement tant qu’on en a envie. Il faut être fier de ce que l’on fait. Et il faut essayer de ne pas avoir de regrets.

Après, on verra jusqu’où cela nous emmène.

Jean Fox
Éclaireur stratégique
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