Quelques jours passés à Séoul, et cette impression : ici, la ville ne dort jamais, mais surtout, elle mange partout.
Dans les marchés couverts, sur les tabourets serrés des stands de rue, autour des barbecues fumants, dans les restaurants ouverts tard, la nourriture déborde du simple fait de se nourrir. Elle rassemble, elle rythme les journées, elle fabrique du lien. Ici, le repas n’est pas seulement une pause : c’est une scène du quotidien, un rituel social, une manière de faire communauté.
Mais cette table collective raconte aussi une tension plus contemporaine. Dans une société urbaine, rapide, dense, où les modes de vie s’individualisent, manger ensemble n’a plus rien d’évident. C’est peut-être justement pour cela que cette culture du partage reste si forte : parce qu’elle résiste.
Autour d’une table coréenne, il n’y a pas vraiment “mon plat” et “le tien”.
Tout est posé au centre. Les banchan, ces petits accompagnements servis en nombre, composent un paysage culinaire mouvant : kimchi, légumes assaisonnés, pousses marinées, algues, radis, œufs, sauces, condiments. Les plats circulent, les baguettes piochent, les bols se remplissent.
Le barbecue coréen en est sans doute la métaphore la plus claire. On ne commande pas seulement un plat : on construit une table. On cuit ensemble, on surveille la viande, on retourne les morceaux, on découpe, on sert, on veille à ce que personne ne reste à côté du repas.
Derrière tout ça, il y a une autre manière d’être à table. Plus collective, plus attentive, plus relationnelle.
Ici, manger n’est pas seulement une affaire de goût. C’est une affaire de gestes. De regards. De rythme commun.

Au cœur de Séoul, le Gwangjang Market incarne cette manière de manger ensemble.
Sous ses allées couvertes, on s’installe côte à côte sur des bancs, dans la chaleur des plaques, le brouhaha des conversations, la vapeur des marmites, les appels des vendeuses. On mange vite, parfois debout, parfois serrés, mais rarement coupés du monde.

Ce n’est pas un décor figé pour visiteurs de passage. C’est un lieu de vie.
Les imo 이모, ces “tantes” du marché à la voix assurée, tiennent leurs stands avec une précision presque chorégraphique. Elles façonnent les mandu à la vapeur, roulent le gimbap, remuent les marmites de tteokbokki rouge vif, découpent le sundae encore chaud. Plus loin, elles retournent les hotteok dorés dont l’odeur de cannelle attire les passants.
Autour de ces plats simples et puissants, elles nourrissent la ville jour après jour. Par la répétition des gestes, par la constance des recettes, elles deviennent gardiennes du goût et de la mémoire.
Elles transmettent sans forcément expliquer. En cuisinant. En servant. En recommençant.
Derrière chaque table, chaque stand, chaque bol, il y a quelque chose qui travaille en silence : le temps.
En Corée, la fermentation ne se limite pas au kimchi. Elle traverse toute la cuisine du quotidien. Légumes lactofermentés, choux, radis, concombres, pâtes de soja comme le doenjang, sauces comme le ganjang, pâte de piment fermentée comme le gochujang, fruits de mer salés et fermentés : une grande partie du goût coréen se construit dans la durée.
À l’origine, il y a une contrainte très concrète : conserver les aliments pendant les hivers longs, avant la réfrigération. On sale, on assaisonne, on stocke, on enterre parfois, on laisse vivre dans des jarres. On accepte que le goût évolue.
Aujourd’hui encore, cette logique perdure, même si les jarres ont souvent été remplacées par des réfrigérateurs dédiés au kimchi.
Au marché comme à la maison, on sait qu’un goût se construit rarement dans l’instant. Le kimchi change avec les jours. Les pâtes fermentées se bonifient avec les mois. Rien n’est figé, rien n’est totalement maîtrisé.
Cette manière de cuisiner dit quelque chose de plus large. On accepte l’attente, l’évolution, l’imprévu. On fait confiance au vivant.
Cette patience passe aussi par le son-mat, littéralement le “goût de la main” : cette idée que la saveur d’un plat ne vient pas seulement des ingrédients, mais aussi du geste, de l’attention et du temps passé à le préparer. Une manière de rappeler que, dans la cuisine coréenne, le goût se transmet autant par la recette que par la main qui la répète.
Et dans ces aliments qui prennent leur temps, on retrouve la même idée que dans le repas partagé : ce qui compte vraiment se construit lentement, collectivement, sans chercher à tout contrôler.

Mais il serait trop simple de dire qu’en Corée, on ne mange jamais seul.
La réalité contemporaine est plus nuancée. À Séoul comme ailleurs, les modes de vie changent. Les journées s’accélèrent, les foyers d’une seule personne augmentent, les repas se prennent parfois devant un écran, dans un convenience store, au bureau, ou seul au restaurant.
Le mot honbap désigne justement cette pratique : manger seul. Longtemps perçu comme étrange, voire socialement inconfortable, le honbap est devenu plus courant, surtout chez les jeunes urbains. Il raconte une autre Corée : plus individuelle, plus pressée, parfois plus solitaire.
Cette nuance est importante. Elle évite de figer la Corée dans une image trop parfaite du “tout collectif”.
Mais elle ne contredit pas ce que l’on observe à table. Elle le rend même plus intéressant : dans une société qui s’individualise, les repas partagés, les marchés populaires, les barbecues, les banchan et les grands plats au centre gardent une place forte. Ils ne résument pas toute la réalité coréenne, mais ils disent encore beaucoup de sa manière de créer du lien.
Parce qu’une exploration ne se fait jamais sans appareil photo, voici quelques images captées au fil du voyage…
En Corée du Sud, manger n’est jamais totalement anodin.
Même lorsqu’on mange seul, la culture du repas partagé reste là, en arrière-plan. Dans les plats au centre de la table. Dans les accompagnements qui circulent. Dans les gestes de service. Dans les goûts fermentés qui demandent du temps. Dans les marchés où l’on s’assoit à côté d’inconnus. Dans ces femmes qui cuisinent chaque jour les mêmes recettes, et qui, sans discours, tiennent une partie de la mémoire collective.
La force de cette culture alimentaire n’est donc pas seulement de dire : “on mange ensemble”.
Elle dit plutôt : “le lien se cuisine”.
Il se prépare, se partage, se transforme. Il demande du temps, de l’attention, parfois de la répétition. Il se joue dans des détails simples : remplir le bol de l’autre, poser un plat au centre, attendre que le goût mûrisse, accepter que rien ne soit entièrement individuel.
Et si cette philosophie du “manger ensemble” inspirait nos transitions alimentaires ?
Chez AlterMakers, nous explorons les cultures alimentaires.
Moi, je capture les visages, les gestes et les lieux qui les incarnent.
À travers notre méthode Les Explor’Alters, nous aidons nos clients à comprendre comment les pratiques et les imaginaires du goût façonnent nos manières de consommer, de partager et d’innover.
De Séoul à La Réunion, du Ghana à Marseille, nous allons sur le terrain pour écouter, observer et transformer ces récits en leviers de changement durable.
Une sélection d’articles pour prolonger la réflexion, découvrir d’autres points de vue et faire grandir vos idées.


